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« anima animé »

09.03.17 - 11.04.17

 

«Anima» fait référence aux muses féminines et à l’inspiration gnostique de Stephan Erasmus et «animé» aux oeuvres animées de Jane Cheadle. De par leur monochromie et l’importance accordée au dessin, leurs oeuvres se ressemblent, mais une étude plus approfondie démontre l’individualité de chaque artiste.

L’approche de Jane Cheadle est de laisser parler la matière. Comme elle explique, «le processus de création découle de la nature même du matériau». Elle se voit comme une «bergère» quand il s’agit du sens qu’elle donne à son travail; l’oeuvre est rassemblée en respectant l’intégrité de la chose. En revanche, Stephan Erasmus utilise une «matière» qui «parle» - le texte - et lui enlève sa capacité d’informer et d’instruire en le remodelant esthétiquement. Plutôt que de révéler ou, dans le cas du texte qu’il utilise, d’amplifier le sens, il le code et le cache.

 

Jane Cheadle

L’art de Jane Cheadle n’émet pas de message politique manifeste, mais exprime néanmoins l’intérêt de l’artiste pour la théorie politique, une matière qu’elle a étudiée à la University of Cape Town avant de changer d’orientation. Le concept même de travail la préoccupe, en particulier les taches manuelles précaires et la façon dont elles sont organisées, et cela transparaît dans son acceptation du caractère transitoire de ce qu’elle crée ainsi que dans sa manière d’approcher les matériaux.

En explorant l’essence de la matière qu’elle utilise pour ses animations et ses dessins, elle permet aux «qualités particulières d’un matériau de se révéler». Cette «collaboration» avec la chose en soi s’est produite de la façon suivante pour la création de «Sharks» (2007):

J’ai passé beaucoup de temps à regarder ce linoléum à aspect de bois, puis je l’ai découpé. Ce n’était que lorsque j’ai découvert le beau béton gris en-dessous que l’idée m’est venue de trancher des formes étroites et de les replacer par la suite. L’épaisseur du vinyle [,..l]a qualité particulière de ce vinyle et la façon dont il couvrait le béton ont fait la réussite de l’animation. La forme qu’il a prise - des requins - était juste une intuition ou un phantasme, ou a peut-être été inspiré par le tranchage avec le scalpel. Je savais qu’il allait se déplacer de façon ‘serpentine’.

Une autre de ses animations a vu le jour dans une école de danse désaffectée à Braamfontein, à Johannesburg, dans l’immeuble où se trouvaient les ateliers de Mme Cheadle et sa collaboratrice, Cobi Labuschagne. Grâce à leur amitié avec le personnel de nettoyage, elles ont pu, la nuit, accéder à l’école de danse pour la durée du projet. C’est dans ces circonstances clandestines que l’animation «Swimmer» (2005), qui a remporté le prix du dessin du Man Group du Royal College of Art en 2005, a été créée. Le papier se transforme en eau tandis que la nageuse, dessinée non seulement à la peinture, mais également aux encres pour tissu et aux colorants alimentaires, évolue dans son élément incertain.

Certaines des animations de Mme Cheadle sont des exercices en réitération et variation. Au début de «Hope» (2015), l’eau qui coule sur un tableau noir rond lui fait perdre sa couche de craie blanche. Contrairement à «Swimmer», où, à la fin de l’animation, une série de prise sur une période de quelques jours fait paraître les ombres de l’artiste et de sa collaboratrice, l’animation en volume de «Hope» cache l’intervention humaine et le disque semble tourner de lui-même tout en faisant jaillir de l’eau. Le tableau tourne sur place, mais chaque mouvement crée de nouvelles marques, de nouveaux dessins et traits, comme si une main invisible traçait sur lui une série de tableaux abstraits éphémères. L’animation s’appelle «Hope» (Espoir) parce que la forme circulaire permet une impulsion infinie, bien que la quadrature du cercle à la fin laisse penser que même l’espoir peut perdre son élan.

Les dessins de Mme Cheadle ont une qualité fragile et transitoire. Ils sont créés pour rester incomplets. Ils naissent de ses animations ou sont une préparation créative qui les préfigure, mais sont rarement des instantanés tirés d’elles. Bien que ses animations lui permettent de temporaliser ses dessins, son art porte essentiellement sur la liberté, le mouvement et la transformation, avec ce que la transformation comprend de détérioration et de régénération. Comme elle explique, «si quelque chose est statique, il n’a aucun potentiel de changer».

 

Stephan Erasmus

Artiste polyvalent, Stephan Erasmus utilise des techniques diverses, parmi lesquelles figurent l’huile sur toile, l’aquarelle, la sérigraphie, l’impression numérique, l’art du livre, le dessin et la sculpture sur bois.

M. Erasmus s’approche du texte comme d’une matière première et le transforme en art visuel en se servant des techniques artistiques.

Dans les séries «Mist» et «Split and twisted», des mots sont manipulés de façon rythmique afin de créer des motifs. L’espace négatif entre les lettres est mis au premier plan dans les séries «Line Drawings» et «Text Negative». Les lettres perforées dans le papier de «Threaded I» et «Threaded II» sont traversées par des fils.

La manipulation du texte détruit sa capacité à instruire ou à informer. Dans «Mist», le façonnage des lettres crée un voile obscurcissant. Le texte dans «Split and twisted» est tissé jusqu’à l’incompréhension et les fils suspendus aux lettres de «Threaded I» et «Threaded II»  cachent toute parole.

Dans certaines de ces séries M. Erasmus a utilisé cinq extraits de textes de cinq nouvelles de Jorge Luis Borges pour sa manipulation visuelle. Les histoires de Borges qu’il a choisies parlent de labyrinthes et l’artiste crée ainsi une mise en abîme : un texte transformé de manière à le rendre opaque ou labyrinthique (l’œuvre de M. Erasmus) utilise comme matière un texte lisible mais qui explore l’idée du labyrinthe de manière - parfois – surréaliste pour mettre en question l’existence même d’une réalité matérielle (l’œuvre de Borges).

Certaines œuvres de M. Erasmus font référence au codage et au cryptage, mais dans tous les cas, l’artiste ne donne pas le libellé exact des textes qu’il manipule. Or, dans un jeu du cache-cache, il existe toujours une tension entre le désir de rester dans sa cachette et son contraire, celui d’être retrouvé. Comme M. Erasmus avoue, «celui qui se cache le fait pour être dévoilé». Néanmoins, l’artiste aime le fait que l’opacité de son œuvre renvoie le spectateur à lui-même. Il explique :

Les personnes lisant des lignes de texte ont chacun commencé à reconnaître des mots différents. [...Le]s gens vont voir ce qu’ils connaissent.

M. Erasmus voit son art comme une lettre d’amour à sa muse. Le plus souvent, cette muse est la Sophia de la tradition gnostique. Pour l’artiste, Sophia se fait également sirène, une «muse qui allume la lumière de l’inspiration pendant une courte période, puis l’éteint à nouveau pour que vous ayez à lutter pendant un certain temps.» Dans un autre jeu de réflexion, l’œuvre de M. Erasmus est l’expression même de l’ombre et de la lumière de son processus de création.